Les sans abris

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Les sans abris

Message par Shua le Lun 23 Nov 2015 - 22:20

Je suis montée dans le métro comme tous les jours. J'ai dit bonjour à la rom qui fait la manche dans l'escalier avant de monter dans la rame. Enfin j'ai dis "Buna Ziua". Les roms sont toujours contents d'entendre des gens leur parler en roumain, meme deux phrases. Je lui donne jamais rien, mais je lui souris toujours et avec le temps elle a compris que je ne donnais pas mais que je la voyais au moins. Prochaine station. Y'a un matelas par terre et des sacs en papier tout autour, des bouteilles d'eau et des trucs. L'homme est vieux, peut-être 70 ans. C'est chez lui. Aujourd'hui un autre, plus jeune, entre 30 et 50 est appuyée contre la barrière de protection automatique du quai. Il a un oeil recouvert de sparadrac blanc, le pansement est neuf. Je le regarde, je regarde le visage buriné, les croutes, la crasse, le cheveu sale. Il me voit. Nos regards se croisent et je tombe dans l'oeil noir. Y'a quelque chose d'animal. J'aurai presque peur qu'il me saute au visage et j'hésite à baisser les yeux, mais je me retiens et du fin fond des limbes je tente une goutte d'humanité. Je ne sais pas qui de lui ou de moi a souri en premier mais au moment où les portes de la rame se referment l'oeil se plisse et la bouche se fend. Cette fraction de seconde m'a donné le sourire pour le reste du voyage. J'arrive au travail. Sur le quai, y'a toujours cet homme avec ses chiens. Bonjour. Je ne sais pas si il m'entend mais je le dis tous les jours, parce que tous les jours nos regards se croisent. Je lui dis bonjour comme je dirais bonjour à tous mes voisins. Le manège des "pétitions" commencent. Elles ont entre 11 et 30 ans, elles viennent de Roumanie et seulement quelques unes parlent français. Elles chopent des bouts de cartons dans les poubelles et avec leur placard de fortune demandent quelques pièces pour une oeuvre caritative imaginaire. Et tous les jours elles me demandent un stylo, du scotch, de la monnaie, de l'eau, une cigarette, une pièce... et au fil des jours je pose mes limites. Elles savent que je ne donne ni argent ni materiel pour leur chicane, mais qu'elles peuvent s'asseoir, boire, discuter un peu et pour une fois ne pas être détestées. Y'en a qui m'utilisent ou me meprisent un peu parce que je ne suis qu'une gadji mais des liens se tissent et certaines me racontent leur vie. Souvent elles sont mariées vers 15 ans et ont des enfants très vite. Certaines voudraient avoir un travail ou une éducation mais le racisme anti rom est énorme. Une vieille femme passe en trainant la patte. Elle marche bien normalement, mais c'est mieux de boiter pour la manche. Je n'aime pas quand elle vient faire la manche devant mon échoppe, surtout parce que je ne vois pas son visage et que je ne peux pas communiquer avec elle. Je lui ai dit "buna" deux ou trois fois et maintenant elle me reconnait, elle ne s'attarde pas sur mes clients. Aujourd'hui, j'ai rempli sa bouteille d'eau pendant qu'elle se reposait sous un arbre, je crois que nous sommes arrivés à une forme de reconnaissance mutuelle, un peu comme le renard et le prince. Dans la rue, c'est la jungle et chacun veut défendre son territoire. Ce que vous appelez "espace public" est en fait un HLM à ciel ouvert ou les gens s'installent et investissent l'espace et vous de traverser le salon ou la chambre en baissant les yeux. Ne baisse plus les yeux, ne regarde plus dans le vague, regarde ton hote et salue la rue et son peuple, dis lui "je te vois". C'est comme ça que tu peux briser la barrière du bourgeois. En étant ni mieux, ni pire, mais en étant face à face, humain et voisin.




Ce texte que j'ai lu m'a marquée, alors je vous le partage.

Shua
Arpenteur de la Voie

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Date d'inscription : 12/04/2015

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